Roman et BD

Corvus avance lentement sur les derniers cent mètres qui le séparent de l’entrée de Buffalo, le repère de Rémora. Il ne semble pas impressionné.
Corvus Merlin est le dirigeant du Dôme III. Allure voûtée d’un octogénaire, corps plutôt fin, pas très grand. Un long cou, une tête aux joues creusées, un mono sourcil épais cachant le regard éteint et plein de remords caractéristique des Anciens. Le nez est crochu, d’une seule courbe, et une ouverture sans lèvres lui sert de bouche. Le front en forme d’ampoule, luisant sous la chaleur et l’humidité, est couronné de mèches noires bleutées, semblables aux plumes d’une pie.
Son costume serré jusqu’au cou est sombre, éclairci par de gros boutons d’argent aux épaules et aux poignets. Ses longs doigts cagneux expriment sagesse et connaissance, et ses deux mains sont souvent en contact l’une avec l’autre du bouts des doigts, comme deux araignées voulant se repousser avec leurs pattes.

Éloignée de plusieurs kilomètres de Dystopia Punk et située sur une zone déserte, la casemate pour moitié souterraine dans laquelle se terre Rémora inquiète par son inaccessibilité. Il est à noter que cet endroit est le seul, avec celui de Stonvilinsect, autour duquel peuvent subsister quelques végétaux.
« Difficile d’approcher sans être repéré et analysé » constate Corvus, qui chemine péniblement sous une moite chaleur dont il n’a plus l’habitude.

Vue de l’extérieur, son architecture ne diffère pas vraiment de celle des autres bâtiments punks. Elle fut essentiellement pensée pour l’usage et construit sans finesse, sans subtilités visuelles.

Buffalo est un énorme assemblage de cubes de pierre et, quelques néons mis à part, est privé du moindre détail intéressant à regarder. L’éclairage rose s’échappant de sa hauteur indique probablement la pièce principale.
L’allure écrasante de ce bâtiment, aussi haut que large, semble abriter un être aussi manichéen que brutal, et même les coquets néons fuchsia disposés avec avarice sur les murs ne rassurent que trop peu l’éventuel promeneur, qui a l’impression de lire une lettre de menaces signée d’une fleur.

Autour, de vieux arbres, des moins vieux, et de gros buissons épineux paraissent vouloir fuir ces lieux damnés. Leurs racines noires, épaisses comme des congres, évitent au maximum de pénétrer en terre, comme un poulpe suspendu qui se tortillerait avant l’ébouillantage.

Plissant les yeux, le nez en l’air, Corvus examine avec une sorte d’intérêt détaché et nonchalant les étranges arbres en quête de volatiles ou d’une quelconque vie aérienne, ce qui ne l’empêche pas d’être attentif aux timides touffes d’herbe du sol qu’il tente de préserver, préférant poser les pieds sur les gros cailloux plats. Et, quelque soixante-treize gros cailloux plats plus tard, Corvus est devant la massive porte d’entrée.

S’apprêtant à manifester sa présence au Maître des lieux, l’octogénaire jette un dernier coup d’oeil par-dessus son épaule, et remarque la silencieuse présence de Babiroussa, le célèbre sanglier de Rémora, assis immobile au milieu du chemin, comme pour interdire toute échappatoire. Babiroussa est un énorme ballon de près d’une tonne, apparemment musard et balourd, réellement agile et puissant. Ses défenses sont assez discrètes contrairement à sa panse et son goitre. Son allure est pacifique, tranquille. Les premiers implants de sa crinière auburn naissent entre de petits yeux noirs, luisants de malice, ronds comme des billes. Sa robe et ses poils roux sont juste assez longs ou juste assez courts pour effleurer le sol. Ce rustique animal semble prendre soin de son pelage cuivré. Une femelle penserait-on.

Volontiers sujet à la béatitude et à la contemplation, Corvus Merlin est brusquement frappé par la réalité de la situation, comme extrait d’une pensée érotique par une claque pastorale. Il est chez Rémora Smaragdos.

Sur le seuil de l’épaisse porte, les bras tombants, Corvus se demande tout à coup si son insouciance n’était pas le premier symptôme d’une mort agréable mais certaine, comme pour les plongeurs qui se noient perfidement. Sentiment amplifié lorsque Babiroussa entreprend d’effacer les traces du visiteur, de son gros groin gris.

La porte blindée s’entrouvre, comme par magie, et Corvus doit tirer de toutes ses forces pendant dix minutes avant de pouvoir se faufiler dans le faible espace ainsi créé.
À peine s’est-il engouffré que la porte se referme dans un fracas assourdissant, certifiant l’intervention du sanglier. Noir total.

De lourds engrenages et un loquet s’enclenchent. Corvus reste les pieds fixés au sol, mais gigote des bras pour trouver un mur, une paroi, quelque chose sur quoi s’appuyer, se rassurer. Après une secousse qui glace son sang, Corvus sent le sol se dérober sous ses pieds. Il s’agrippe au hasard à ce qu’il trouve devant lui et qu’il espère être un truc solide et fixe. La pression qui s’amplife sur ses tympans et l’impression d’être plus léger lui évoquent une silencieuse descente aux enfers. Les engrenages s’arrêtent, et une seconde secousse dégivre Corvus. Le truc solide et fixe sur lequel il est appuyé s’ouvre brutalement, de bas en haut, manquant d’arracher deux doigts à notre aventurier. Il fait soudain un jour aveuglant.

Corvus sort de l’ascenseur et avance dans la pièce trop éclairée, trop épurée, résonnant au moindre mouvement comme un appartement vide. D’énormes piliers cubiques collés aux murs soutiennent un plafond si haut que l’on penserait le ciel.
Trois des quatre murs sont dépourvus de tout style. Aucun graphisme, détail, ou fantaisie permettant une datation, une quelconque classification. La gigantesque culture de Corvus ne l’est pas assez pour pouvoir le rassurer. Un panneau lumineux éblouissant divise le quatrième mur par son milieu.

Pas de meubles, pas d’équipements hormis quelques tubes fluorescents et une étrange marmelade de tuyaux sombres, appliqués sur le côté du panneau lumineux du mur et difficilement identifiables à cause de la clarté éclatante de celui-ci.
La gamme chromatique des lieux est étranglée entre le violet et l’indigo, surexposée par ce mur entièrement lumineux, au pied duquel un trône vide semble attendre son Roi.
« Le fameux siège solaire » souffle Corvus.
– « Tu es en retard, le vieux. »

Une voix maugréante, une sorte de râle glaireux, provient de l’étrange marmelade mécanique.
La lumière intense du mur solaire oblige Corvus à froncer son mono sourcil et à plisser les yeux pour parvenir à distinguer son interlocuteur, qui s’extirpe péniblement des boyaux de métal de cette curieuse machine.
Cet agglomérat de tubes, d’engrenages et de gros vérins, se déploie sur dix mètres de haut, mais seule la partie basse de cet anachronique appareil semble fonctionner.
À bien y regarder, cette machine et les arbres du dehors semblent vouloir s’arracher des lieux le plus vite possible, sentiment que se refuse Corvus pour le moment.

Rémora retire sans inquiétude les derniers tubes fluo qui le relient à la machine et se dirige en contre-jour, poings et mâchoires serrés, vers le visiteur.

Apparemment, seule la lourdeur des pas de Rémora sur le sol a le droit de faire du bruit.
Il s’approche jusqu’à recouvrir entièrement Corvus de son ombre, emprisonnant symboliquement celui-ci dans cette obscurité omnipotente.
Smaragdos impressionne. Beaucoup d’allure, de présence. Il est très grand. Les produits qu’il s’est injectés ont teinté sa peau de violet, voilé ses pupilles, séché ses lèvres. Du milieu du front jusqu’à la nuque, une excroissance de peau forme une petite crète, comme un casoar. Son nez, ses oreilles et son sexe semblent s’être rétractés. Smaragdos est souvent nu, portant rarement sa veste noire sans manches.
On le sent dense et endurant. Il a une musculature hypertrophiée, si bien dessinée qu’on le croirait écorché. Ses traits sont stricts, sévères. Menton profilé d’un squale, orbites triangulaires, pommettes saillantes et sterno-cleido-mastoidiens outranciers.
Son torse très large semble être son centre de gravité, inclinant la démarche de ce géant vers l’avant, lui donnant l’allure d’un bœuf à l’échine surdéveloppée.
Lorsqu’il ne ferme pas les poings, ses mains sont fréquemment ouvertes et agressives, semblant tenir une sphère invisible. Ses doigts, épais et courts comme des becs de corbeaux, lui donnent bizarrement une allure mondaine et maniérée. Mais personne n’oublie que, derrière cette apparence brutale, Rémora est un chimiste très compétent.

Smaragdos aime jouer avec ses victimes comme un chaton cruel et Corvus s’impose donc une posture digne, combative. Sans trop savoir pourquoi, il décide de soutenir le regard du géant violet, ce qui oblige d’ailleurs l’octogénaire à se redresser plus que ses vertèbres ne le lui avaient jamais permis. Il doit même s’aider de ses mains pour masquer l’effort que cela lui demande, et il les dispose en araignées devant son nombril :

– « Friand de betterave ? » risque Corvus, de toute façon à l’agonie dans sa position.
Smaragdos bougonne quelque chose, dépité que Corvus ait mis un terme à ce petit instant théâtral, puis le Dirigeant reprend :
– « Désolé pour vous, pour vos expériences, pour tout ça. » se navre-t-il sincèrement. Sur la pointe des pieds, il désigne la machine du menton par-dessus l’épaule de Rémora.
Ce dernier cligne deux fois des yeux. Sans le savoir, Corvus vient de l’offenser avec ce paresseux mouvement de menton.
– « Désolé ? » répète Smaragdos en rebroussant chemin vers son trône. « Avant que tu n’ouvres ton bec, je ne te détestais pas. » ajoute-t-il en marchant lourdement.
– « Je suis pourtant anéanti par toutes ces malédictions qui vous frappent. Il serait léonin de m’en donner à moi seul la responsabilité. »
– « Léonin ? » Tique Smaragdos, au moment de s’asseoir.
– « Injuste, abusif, inéquitable. » clarifie fièrement l’octogénaire.
Smaragdos s’agite sur son trône, ravi de s’être enrichi d’un nouvel adjectif. Comme beaucoup de Punks, il n’imagine pas qu’exposer son illettrisme aussi naïvement puisse être perçu comme impudique par les Dômans.
– « Et serait-ce léonin, selon toi, de trouver que tu ne penses qu’à toi ? »
Smaragdos soupire devant le mutisme de Corvus qui ne répond pas, puis reprend :
– « J’ai appris plein de choses sur toi, dernièrement. Parle, que je voie si mon informateur mérite son salaire. »
– « Je suis en phase terminale, et j’aimerais revoir un Punk avant de mourir. Je peux vous fournir en échange… »
– « Un Dôman amoureux ? » coupe Rémora.
– « J’aimerais que vous m’apportiez votre protection et que vous orientiez mes recherches pour le retrouver. En échange, je vous donnerai… »
– « Précise-moi à quel moment tes histoires de cul sont censées m’intéresser s’il te plaît. Qu’est-ce que j’ai à y gagner ? » fait semblant de s’offusquer Smaragdos.
– « À vrai dire, je n’en sais rien. Je peux vous proposer des Pass. Si vous m’avez laissé venir jusqu’ici, c’est que de toute façon vous accepterez de m’aider. J’attends de connaître les conditions. Alors cessons ce petit jeu, et entamons les négociations. »
– « Hé, détends-toi un peu vieux schnock, je sais être susceptible. »
– « Schnock… ? »
– « Fossile, décrépit, périmé… » maugrée Rémora Smaragdos.